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La confusion entre contre-ténor et haute-contre


Quand Alfred Deller a ressuscité le contre-ténor en tant que soliste, sa voix a bien sûr fasciné, mais aussi profondément troublé ses contemporains et suscité pas mal de confusions et d'erreurs. Deller était un falsettiste : un baryton qui, pour l'essentiel, utilisait son registre de fausset. Il renouait avec la tradition, longtemps vivace en Angleterre, des countertenors. Le mot trouve son origine dans la partie de la polyphonie apparue au XVème siècle à côté du tenor, mais évoluant dans une tessiture plus aigüe : le contratenor altus. Countertenor désignait donc cette partie nommée contralto en italien, alt(us) en allemand et haute-contre en français. C'est pourquoi, au XXème siècle, le mot countertenor a été traduit par haute-contre (6). Mais s'ils désignent tous deux la partie d'alto, en revanche, ils ne recouvrent pas exactement la même tessiture et ne sont donc pas forcément interprétés par le même type de voix. C'est évidemment ici que les choses se corsent.

En réalité, l'ambitus du countertenor est assez extensible et le mot désigne deux catégories vocales : tout d'abord un ténor élevé (high tenor), comparable à la haute-contre, que l'on pourrait qualifier de "contre-ténor grave", qui dépasse d'environ une tierce la tessiture du ténor. De William Turner (1651-1759), dont la voix naturelle atteint le diapason du countertenor, Burney dit "qu'il s'agit d'une circonstance si rare que s'il travaille sa voix, celui qui la possède est sûr de trouver un emploi." Damascène et Bowcher (Boucher), lequel monte jusqu'au do 4, sont des countertenors d'origine française, vraisemblablement des hautes-contre. Mais le countertenor désigne aussi le falsettiste, que l'on pourrait qualifier de "contre-ténor aigu", et dont la voix peut s'étendre jusqu'au fa 4 (David dans l'oratorio Saül de Haendel, certains contre-ténors évoluent aujoud'hui dans la tessiture du mezzo - David Daniels ou Flavio Oliver), mais qui n'exclut pas l'usage du registre de poitrine pour les notes les plus graves. Walter Powell remplaçait le castrat contralto Senesino dans les productions de Haendel (Athalie ou Deborah). Basse à la Chapelle royale, Purcell était aussi countertenor et chanta l'air Tis Natures's voice (Ode à sainte Cécile) lors de la fête de sainte Cécile en 1692. Haute-contre et countertenor ne sont donc pas des synonymes parfaits. En somme, une haute-contre était un countertenor, mais un countertenor n'était pas forcément une haute-contre.

Bien que le terme countertenor ait été traduit en français par contre-ténor (kontratenor en allemand, controtenore en italien et contratenor en espagnol), ce néologisme n'a pas empêché l'usage anarchique du mot haute-contre pour désigner la plupart des émules d'Alfred Deller : de purs falsettistes comme James Bowman, Paul Eswwood, Charles Brett ou des falsettistes qui utilisent également leur registre de poitrine pour les notes graves (René Jacobs, Jeffrey Gall, Derek Lee Ragin, etc.). En fait, les termes haute-contre et contre-ténor sont employés indifféremment pour désigner les falsettistes et les ténors hautes-contre. La réapparition du falsettiste a tellement troublé mélomanes et musiciens que Roland Mancini, dans un Larousse de la Musique, explique correctement la différence entre un falsettiste et une haute-contre, mais cite le même Alfred Deller comme parfait exemple de l'une et l'autre voix ! D'autres ont enseigné que le terme haute-contre désignait le falsettiste - croyant sans doute que Rousseau évoquait le fausset lorsqu'il évoquait une voix forcée - et le contre-ténor une voix de ténor, naturelle et très aigüe...

Aujourd'hui encore, l'erreur est fréquente et certains chanteurs entretiennent la confusion : Gérard Lesne, après s'être fait appeler contralto, se nomme haute-contre et justifie ainsi le choix de son répertoire (récemment des oeuvres de Charpentier) alors qu'il est un baryton falsettiste, contraint, dans le répertoire de haute-contre, à multiplier les changements de registre. Précisons encore qu'à l'instar du mot contre-ténor, le mot haute-contre est aussi employé abusivement pour désigner les sopranistes. Ceux-ci n'ont bien sûr rien à voir avec les ténors hautes-contres : il s'agit, la plupart du temps, de falsettistes dont le fausset est exceptionnellement étendu et se déploie dans la tessiture du soprano et, beaucoup plus rarement, de sopranos qui n'ont pas - ou presque pas - mué (par exemple suite à un déficit hormonal nommé syndrome de Morcier-Kallman) ; en aucun cas, il ne s'agit de castrats, ceux-ci ont fort heureusement disparu !